Le chemin de Stevenson – Août 2022

31 juillet 2022.

5,5 m², soit moins du tiers de nos motorhomes, voilà la superficie de notre tente, notre toit pour les 16 prochaines nuits.  Sauf que cette fois, c’est moi qui porte, pas le CC.

Mais peu importe.  Des années que j’attends cela, de partir en voyage et pas juste en vacances.  Car le goût du voyage, c’est le goût de l’aventure en famille, c’est n’avoir qu’un contrôle limité sur tout ce qui peut arriver, c’est être surpris chaque jour par chaque détour.  Cette fois, pas de CC, pas d’avion, pas de destination exotique : direction chez les voisins Français.

Mais peu importe, vu que nous sommes ensemble, pour relever ce défi plus ou moins sportif : le GR 70, aka le Chemin de Stevenson, en autonomie (ou presque).  Il suffit de mettre un pied devant l’autre pendant deux semaines, pour parcourir les quelques 272 km qui nous séparent du train qui nous ramènera au point de départ en 4 heures.  On va en baver, nos pieds vont morfler, nos dos seront décomposés et ça va chauffer.

Mais peu importe.  Nous l’avons voulu et pas un instant, je ne doute de nous.

Donc, en prévision de la longue route jusqu’au Puy-en-Velay, nous avions mis le réveil à 5h00.  L’appel du voyage aidant nous démarrons déjà à 4h48.  Aux commandes de ma petite bourgeoise familiale (promis, j’ai arrêté les blagues scandaleusement misogynes) je commence déjà à rêver en traversant ces contrées lointaines : Longwy (au Roi), Gevrey Chambertin, Lyon (pour rugir de plaisir).  En milieu d’après-midi nous sommes déjà reçus à l’accueil Saint-Georges, j’ai nommé le Grand Séminaire qui jouxte la Cathédrale du Puy-en-Velay.  Une prairie pour monter la tente, une douche chaude et un repas à la française, avec potage et fromage, (bien) arrosé de piquette style vin de messe nous aideront peut-être à passer la nuit sur des matelas de 50 cm de largeur.  Normalement, c’est l’un des nombreux points de départs/relais du Camino a Santiago de Compostella, mais comme vous le savez désormais, la dissidence ne nous fait pas peur vu que nous sommes là pour Robert-Louis et pas pour Jacques.

Accueil Saint-Georges.
Accueil Saint-Georges.
À taaaaable !
À taaaaable !
Ready to go !
Ready to go !
Il prend la relève.
Il prend la relève.

1 août 2022.

Prochaine fois, il faudra que j’achève ce petit litron avant d’aller au lit, car entre la chaleur pour s’endormir et le froid tombé en fin de nuit, notre première expérience avec notre matériel ultra light me prouve que nous avons bien fait de ne pas l’essayer avant de partir, cela aurait constitué un frein au voyage.  Un super petit-déjeuner pour nous caler et le temps de tout remballer, nous délaissons, en bons derniers, Notre-Dame de France qui domine de ses 16 mètres le rocher Corneille, le Velay s’offre à nous. Quelle sensation étrange que de quitter cette ville à pieds, d’abord par les petites ruelles du vieux quartier, puis par les grands boulevards, et enfin par les faubourgs et les chemins vicinaux, pour une « promenade » de 272 km.

Stevenson.
Stevenson.

Sans trop savoir si nos jambes nous y porteront, l’objectif est d’atteindre le camping l’Estela au Monastier Sur Gazeille, 23 km plus loin.  Entre les deux, des montées, et donc des descentes, quelques randonneurs et beaucoup de sueur car le soleil cogne.  Heureusement, à défaut de tout topo guide et road book, j’ai installé l’immanquable application GPS OsmAnd et téléchargé quelques traces GPX glanées sur le net et intégrées dans mon smartphone.  J’ai sélectionné les POI (Points of Interest) utiles : eau, commerces alimentaires, camping, que j’ai enregistré en favoris pour les retrouver rapidement.  La préparation s’est arrêtée là, pas d’entrainement, pas d’essai, pas de documentation.

De toute façon, le balisage est excellent, aucun moyen de se tromper pour qui sait observer.  Le sentier est varié, quelques chemins caillouteux, un peu de bitume, des allées ombragées et des voiries agricoles.  À part boire des litres et des litres (d’eau) et manger quelques collations, nous ne mangeons rien jusqu’à le Monastier Sur Gazeille où nous arrivons vers 14h30, sous le cagnard.  C’est là le véritable point de départ de Robert Louis Stevenson, tel qu’il le relate dans son livre, les première et dernière étapes du GR 70 n’ayant été ajoutées par les G.O. qu’à dessein logistique (départ et arrivée dans des villes desservies par les trains). Nous ne faisons que traverser le village et poursuivons jusqu’au camping l’Estela sis à la sortie de la ville.  Nous avions décidé de ne rien réserver, de sorte à ne pas se mettre de pression ni de contrainte, et coup de bol, il reste une place à l’ombre, et la piscine est bien fraîche, c’est parfait pour l’étape.

À quatre là-dedans.
À quatre là-dedans.
Article GR70 07

2 août 2022.

Nous le savions en allant au lit, enfin sur nos paillasses, la nuit serait mauvaise.  Même emmitouflés dans plusieurs couches et blottis les uns contre les autres, nous avons eu froid, très froid.  Nous tentons d’être un peu plus matinaux et levons le camp à 9h00.  Alexis ouvre la marche, au rythme de ses deux bâtons, avec une vigueur stupéfiante.  Valentin est à la traîne, jusqu’à ce que je l’autorise à shooter dans les cailloux, à condition qu’il reste devant.  Jusqu’au Goudet, tout va bien, c’est une promenade de santé et nous remplissons déjà les gourdes au robinet d’eau potable promis.

Article GR70 08
Article GR70 09

Après, cela se corse : rude montée, rude de chez rude, en plein soleil.  L’effort est intense, mais nous décidons de continuer pour l’étape du jour : le camping municipal du Bouchet Saint-Nicolas.  Nous y parvenons en bien sale état, je crois que j’ai eu un gros coup de chaud, il me faut plusieurs heures pour m’en remettre, pendant que les petits groupes que nous avions dépassés en trombe arrivent au compte-gouttes.  Nous ne comptons plus nos courbatures ni nos cloches, mais cela en vaut la peine, nous avons passé une bonne partie de la journée avec vue panoramique sur les volcans d’Auvergne.

Article GR70 10
Popote.
Popote.

Une après-midi reposante et un repas nourrissant, préparé sur notre popote, suffiront à me remettre d’aplomb, avant d’affronter encore une nuit qui commence dans la chaleur et qui s’achèvera dans le froid, l’occasion d’appliquer la théorie des couches superposées.

3 août 2022.

Une fois n’est pas coutume, réveil très matinal, le bruit ambiant aidant.  Nous sommes rodés pour remballer tout notre bardaf rapidos tandis que l’eau du café commence à bouillir.  Résultat des courses, démarrage à 7h40, objectif Pradelles une bonne vingtaine de kilomètres plus au Sud.  Nous avons un bon tempo et rattrapons quelques randonneurs plus matinaux que nous avant d’arriver à Landos en traversant un haut plateau agricole.  La pharmacie vient à peine d’ouvrir, il nous faut déjà du refill de pansements et de Compeed (TM), un ravitaillement léger en pain et nous poursuivons vers Pradelles où il y a non seulement un camping municipal mais aussi une supérette.

Article GR70 12
Article GR70 13

Vers 11h00, j’ai la lumineuse idée de vérifier les horaires d’ouverture de ladite supérette, qui ferme de 12h30 à 15h00.  Bon, il reste 7 km, donc à notre rythme, nous y arriverons vers 12h35.  Pas question de rajouter les 2 km d’aller-retour entre le camping et le commerce aux 24 km de la journée.  Je trace avec Alexis, qui arrive à tenir mon allure, et nous remontons ainsi de nombreux randonneurs pour arriver à Pradelles à 12h17, tandis que le reste des VW nous y rejoint tranquillou bilou une demi-heure plus tard.  Nous terminons ensuite, sous un soleil de plomb, le kilomètre restant pour rallier le camping municipal où, privilège des seigneurs, nous avons tout le choix des emplacements disponibles.

Article GR70 14
Article GR70 15
Article GR70 16
Article GR70 17

Puis c’est le rituel habituel : campement, popote, lessive, vaisselle et recharge des smartphones dans le local vaisselle et lessives, lieu d’échange en anecdotes sur le Chemin de Stevenson où nous rencontrons Arnaud, un compatriote liégeois.  Nuit pourrie, comme d’habitude, non plus à cause du froid mais grâce à deux blaireaux dont l’un atteint d’une maladie grave à la gorge se soignait au litron de rouge.

4 août 2022.

Nous tenons le cap du réveil matinal pour entamer, nous ne le savons pas encore, notre plus rude journée de randonnée avec l’air naïf et encore frais de l’aurore.  Nous rejoignons ainsi Langogne en une heure, et y procédons à un copieux ravitaillement car c’est la dernière option valable avant Luc, 30 km plus loin.  Nous envisageons donc un bivouac intermédiaire.

Article GR70 18
Article GR70 19

Plus le soleil monte, plus les kilomètres défilent et plus les mollets de mon épouse grossissent.  Même le liégeois, qui passe par là, est impressionné.  Il n’en faut pas plus pour qu’au sommet d’une belle côte, Valentin appelle à l’aide : sa Maman est hors service.  Mais il nous reste 4 km avant la halte de Cheylard l’Évêque où faire le plein d’eau et nous sommes déjà quasi à sec.  J’ai le choix entre porter ma Princesse sur le dos ou porter son sac.

Après courte réflexion, je décide de porter son sac, qui présente trois avantages : il a des bretelles, il contient le saucisson sec et il est gris clair.  Catherine continue en claudiquant à du deux à l’heure et en s’appuyant sur  les bâtons de marche d’Alexis.  Arrivés à l’étape, l’abreuvoir n’abreuve personne, il est à sec.  Je connais le truc : un petit robinet caché sous une taque, et me voilà le héros de la journée.  Nous prenons une très, très longue pause, l’avenir de la dulcinée étant incertain.  Je gère seul la popote (un héros je vous dit), tandis que Madame se prélasse les pieds sur la table. Nous déjeunons bien à l’ombre et cuvons des litres d’eau tandis que la PMR du jour s’enfile un solide cocktail de médocs.

Un héros discret.
Un héros discret.

S’en suit un bref conciliabule et nous optons pour repartir, motivés par l’espoir d’un bivouac dans quelques centaines de mètres.  Que nenni, aucune option ne s’offre à nous.  Nous poursuivons lentement mais sûrement, qui va piano va sano, même un âne nous dépasse.  Car oui, c’est à la mode : faire le chemin de Robert Louis Stevenson avec un âne, comme il le fit lui-même en compagnie de Modestine du 22 septembre 1878 au 3 octobre 1878, suite à un gros chagrin d’amour.

La suite est simple : des montées, des descentes, des cailloux et du soleil.  Il est passé 17h00 lorsque nous arrivons au lac de l’Auradoux, où nous envisagions de passer la nuit, mais il nous faut laisser tomber l’option d’un bivouac, dissuadés par ses occupants peu avenants.  Il ne nous reste donc plus qu’à rejoindre le camping municipal de Luc, un bon 4 km plus loin.  Nous y retrouvons le liégeois, tellement surpris de nous y voir, et en si pitoyable état (purée je suis au bout de ma life) qu’il nous offre des boissons fraîches avec la bienveillance d’un Vicoq, puis il nous apprend que nous avons dépassé les 35 km aujourd’hui.  Voilà la légende de la petite famille belge forgée sur le GR 70 !

Article GR70 21
Château de Luc.
Château de Luc.

5 août 2022.

Forcément, ce matin, les courbatures se font plus persistantes, compte tenu du long trajet de la veille et, je le concède, de notre absence totale d’entraînement et de préparation.  Mais peu importe, les douleurs sont insignifiantes en comparaison de l’expérience formidable que nous partageons en famille.  Bref, en se mettant en route, ou plutôt en chemin, nous considérons de faire une étape light, d’éviter le détour à Notre Dame des Neiges et de trouver un bon spot pour la nuit, si possible pas trop loin pour prendre plus de temps de récupération, surtout que de gros orages sont annoncés.

Article GR70 23
Article GR70 24

Le camping municipal de la Bastide est trop proche : seulement 9 km, la halte ne servira qu’à remplir nos gourdes et nos besaces.  Comme souvent, la montée pour sortir du village est assez raide, celle-ci n’échappe pas à la règle, mais offre un panorama grandiose.  Ce qui est grandiose aussi, c’est le ciel qui s’assombrit et le tonnerre qui éclate comme des coups de fouet alors qu’il reste encore un bon 3 km avant l’étape et le gîte à Chasseradès, où nous arrivons trempés et mitraillés par les grêlons, à la ferme-camping de Prat Claux.  En discutant avec les autres réfugiés dans la salle communautaire, je comprends vite qu’il va pleuvoir toute l’après-midi et que notre petite tente n’a aucune chance de résister à cela.

Nous nous offrons alors le luxe d’un authentique mobilhome bien amorti, mais providentiel : deux chambres, un séjour et des sanitaires rien que pour nous, et assez de place et de cintres pour mettre nos fringues trempées à sécher.  À la faveur d’une accalmie, je me dévoue avec la bravoure que vous me connaissez pour foncer à l’épicerie du village, encore un kilomètre plus loin et m’occuper de la lessive (en machine, faut pas pousser), tandis que Madame fait sécher ses ampoules, elle en possède d’ailleurs un spécimen exceptionnel : les restes d’une double ampoule, le genre que l’on ne peut s’empêcher de grimacer quand on la voit (la cloche, hein, pas ma Princesse).

Article GR70 25
Article GR70 26
Mobilehome !
Mobilehome !

6 août 2022.

Quelle bonne nuitée, bien au chaud dans ce mobilhome, qui nous a paru si grand par rapport à la petite tente.  Départ à 8h00, à la fraîche, pour une vraie petite étape : il nous faut ralentir le tempo sous peine d’arriver trop tôt à Alès et d’y attendre notre train (billets fixes réservés) plusieurs jours.

D’ailleurs, à propos de train, nous arrivons déjà en vue du magnifique viaduc maçonné de Mirandol, long de 168 m et haut de 30 m, qui fut inauguré en 1902.  Robert Louis ne l’aura donc jamais vu de son vivant, contrairement à la bâtisse construite en 1870 à Chasseradès (le bled d’à côté) dans laquelle il passa la nuit.

Article GR70 28
Article GR70 29

Le genou de Catherine lui est toujours très douloureux en marchant, c’est probablement une tendinite, donc il lui faudrait du repos, mais elle tient le coup jusqu’à Bleymard, au pied du Mont Lozère.  Nous retrouvons ainsi les randonneurs déjà croisés et notamment le Liégeois qui poursuit pour passer la nuit en altitude.  Nous profitons du camping municipal pour ne pas trop « charger la mule » et s’attaquer demain à la grosse montée vers le mont Lozère.  Tandis que nous allons au lit, Valentin dénombre pas moins de 22 tentes de randonneurs, alors que nous n’étions que deux en arrivant ce midi ! Ambiance raffut, nous ne sommes pas prêts de dormir, mais certains ne s’attendent pas à être réveillés si tôt demain.

Article GR70 30
Je n'en pense pas moins.
Je n’en pense pas moins.

7 août 2022.

Ben finalement, il y a eu 23 tentes car une dernière s’est montée pile à côté de nous vers minuit.  Soit le gars était débutant, soit il était complètement schlass, cela a duré jusqu’à passé 1h00.  Nous avons toujours aussi froid la nuit, il nous faut enfiler tous nos vêtements et superposer le châle, l’essuie et même un drap jetable que nous avons gardé du mobilhome.  Dans ces conditions, rien ne nous retient au lit dès le lever du jour et après un passage à la boulangerie, nous traçons vers la station des Monts Lozère, et son sommet, le mont Finiels, qui a arrêté sa croissance à 1.699 m.

Bruyères.
Bruyères.
Article GR70 33

La côte est longue, au milieu des bruyères violettes, avec quelques passages raides, mais cela passe en douceur, tandis que j’ai un appel d’Arnaud, le Liégeois, qui est déjà dans la descente, quelque km devant nous.  Nous avions aussi reçus des messages par groupes interposés « de la part d’Arnaud pour la famille de Belges ».  La vue panoramique à 360 degrés est évidemment la récompense attendue et méritée, au même titre que la collation, qui allège le sac de Valentin, ce brave petit garçon se dévoue toujours pour porter les collations et les petites douceurs qui remontent le moral au-dessus des chaussettes de randonnée.

Sommet du mont Finiels.
Sommet du mont Finiels.

C’est bien joli, mais maintenant il faut redescendre, les pentes sont assez raides sur des cailloux de toutes les tailles, c’est le mix idéal pour s’offrir une nouvelle cloque au talon et des douleurs aux genoux.  Comme d’habitude, nous remontons pas mal de randonneurs et traversons l’étape d’arrivée, le Pont de Monvert, en conquérants.

Par contre, le camping affiche complet et il faut attendre 15h pour l’ouverture de l’accueil.  Nous en profitons pour déjà manger et prendre une douche, et même faire la lessive, c’est toujours cela de pris.  Finalement, bonne nouvelle, il reste des places pour les randonneurs en tentes sur un emplacement partagé, la nuit sera encore bonne.

Le Tarn.
Le Tarn.

La réjouissance du jour, c’est l’accès direct à la rivière, le Tarn.  Vu l’état de mes pieds, je n’ose les plonger dedans, mais les garçons ont moins de réticences et se rafraîchissent longuement.  Nous retrouvons également Michael et Marc, deux randonneurs solitaires avec lesquels nos grands garçons de 11 et 12 ans font jeux égal d’ailleurs.  Marc est sympa et drôle malgré lui, avant de connaître son prénom, nous l’avions baptisé « le Monsieur qui se trompe tout le temps de chemin ».  Il a déjà fait quelques km de plus que nous à mon avis.

8 août 2022.

Réveillés par les premiers randonneurs qui partent à la fraîche, nous décidons de faire pareil, d’autant plus que l’étape du jour est assez ardue et que le soleil est écrasant l’après-midi.  A priori, nous partons pour 21 km, d’après Marc, le Monsieur distrait, mais j’ai des chiffres différents selon les sources.  Au final, mon GPS m’indiquera 26,3 km.  C’est d’ailleurs prodigieux la quantité d’informations fournies par l’appareil qui enregistre notre tracé du jour : vitesse moyenne 4,4 km/h, vitesse max 6,5 km/h, altitude moyenne 1035 m, dénivelée positive cumulée 1595 m, dénivelée négative cumulée 1919 m, amplitude altimétrique 558 m – 1443 m.

Article GR70 36
Le Pont de Monvert.
Le Pont de Monvert.

Nous sommes donc toujours dans la région des Monts Lozère, et passons d’ailleurs par le signal du Bougès à 1421 m.  Nous croisons régulièrement avec plaisir les mêmes groupes, parfois le même jour parfois avec plusieurs jours de décalage, selon les étapes de chacun.  Seul point commun : les éloges sur mes héritiers, qui suivent si bien le rythme.  En fait, c’est Alexis le champion, il mène souvent la danse avec moi tandis que Valentin tient compagnie à sa Maman, ou vice et versa.  Peu après le réservoir de la Chaumette (attention, il n’offre pas un atome d’H2O), nous devons décider entre rejoindre notre compatriote à Florac, via le GR 68 qui est un raccourci, ou continuer sur le GR 70 mais en s’arrêtant à Bedouès car nous seront trop cuits pour continuer.

Article GR70 38

C’est Valentin qui aura le dernier mot : nous sommes là pour faire le Stevenson, alors nous continuons sur le Stevenson.  Pas de bypass, pas de shortcut.  Cela nous rajoutera donc quelques km au compteur, mais nous avons le temps et nous sommes là pour cela.  En plus, à Bedouès nous trouvons un très bon camping avec accès au Tarn et les produits alimentaires de base.  Et de notre emplacement, nous avons vue sur la collégiale de Bedouès, dont l’édification a été ordonnée en 1363 par le pape Urbain V, nouvellement promu, pour y installer les tombeaux de ses parents.

Article GR70 39

9 août 2022.

Voyons si cette nouvelle journée me réserve une nouvelle ampoule.  J’ai déjà trois Compeed, et j’ajoute quatre pansements à un nombre équivalent d’orteils, tous les matins.  En quittant Bedouès, il n’y a que quelques km pour arriver à Florac, en veillant à ne pas manquer le détour par la chapelle Saint-Saturnin et ses superbes fresques murales.  Puis un passage à la pharmacie s’impose pour nous : pansements, Compeed, anti-inflammatoires et drainant pour les jambes.  Oui, notre réputation en prend un coup.

Saint-Saturnin.
Saint-Saturnin.

C’est aujourd’hui que le Chemin quitte la région des Monts Lozère et entre déjà dans la dernière partie de notre transhumance : les Cévennes.  Pas de changement radical, si ce n’est que les dénivelés se font à moins haute altitude et que la promesse de l’ombre se fait attendre.  À partir de Saint-Julien d’Arpaon, le chemin emprunte une ancienne voie de chemin de fer, passant des tunnels sombres mais frais et des tranchées ouvertes.  Du coup, les pentes sont douces.  Le plus accablant, c’est la chaleur, une nouvelle canicule sévit en France et ailleurs en Europe cet été.  Après 26 km, mine de rien, l’étape du jour se termine à l’ancienne station, transformée en espace d’accueil Stevenson, principalement fréquenté par les randonneurs en cette saison estivale donc.

Article GR70 41

Il affiche complet et nous bénéficions une fois de plus du dernier emplacement, que nous partageons avec Arnaud, le Liégeois qui arrive à s’naise en fin d’après-midi.  Les kets ne résistent pas à la tentation de la Mimente, le petit ry du coin, puis nous dînons collégialement autour d’une grande table.  Les plus motivés vont encore jouer aux boules, nous allons nous coucher.

10 août 2022.

Excellente nuit à Cassagnas, d’ailleurs nous sommes « en retard » : démarrage tardif à 9h00.  Comme souvent après une étape, cela commence par grimper, pente douce pour une fois, c’est à souligner et cela permet de zievereer avec Arnaud, le Liégeois rencontré à Pradelles dans le Velay, surtout que le chemin est bien large et ombragé.  Le parcours du jour offre des panoramas sur les Cévennes, nous sommes d’ailleurs entré dans le parc national ce matin.  Il n’y a que 17 km en tout et l’arrivée à Saint Germain de Calberte est l’occasion de se ravitailler avant de traverser son piétonnier moyen-âgeux.

Article GR70 43
De la farce.
De la farce.

Le seul camping du coin voit son bureau fermé entre 12h et 14h, qu’elle est accueillante la France.  Qu’à cela ne tienne, nous faisons notre tambouille à l’ombre sur la terrasse en patientant pour notre sésame, à prix d’or d’ailleurs.  L’emplacement est pierreux, difficile d’y planter une sardine, c’est à cause de la sécheresse nous dira le tenancier amorphe.  OK, pour une fois ce n’est pas à cause du COVID, donc.

Au moins il y a une piscine, qui n’est pas sèche, une belle vue et des gamins qui courent dans tous les sens en hurlant jusqu’à minuit.  Les temps ont bien changé depuis la révocation de l’édit de Nantes, en 1685, moins de 100 ans donc après sa publication de 1598. La région des Cévennes, connue pour son protestantisme, a vu s’édifier plusieurs temples, sous couvert de l’édit de Nantes, mais le culte devient clandestins et prend la forme d’assemblées du Désert dans le maquis, tandis que les Camisards organisent la résistance.  Tout le long du chemin des panneaux d’information et d’illustrations permettant aux ignares que nous sommes d’en savoir un peu plus à ce sujet.

11 août 2022.

La journée s’annonce torride, nous levons le camp à 8h00 tandis qu’Arnaud ronfle encore, victime des affres de la nuit, je lui envoie donc un message qu’il lira à son réveil.  Le début de la promenade est easy game jusqu’à Saint Étienne Vallée Française où nous chargeons nos sacs de victuailles car c’est le dernier point de ravitaillement avant le camping, un bon dix km plus loin.  S’ensuit une montée de chez montée, genre 400m de D+, globalement à l’ombre heureusement.

Je n'en pense pas moins.
Je n’en pense pas moins.

Arrivés au Signal de Saint Pierre à 695m, plus haut donc que le Signal de Botrange, nous constatons qu’un nouveau tracé du GR70 est aménagé, n’empruntant pas du tout le chemin condamné que nous sommes censés prendre pour arriver directement à notre petit camping municipal sis en amont de Saint-Jean du Gard.  Nous hésitons et, en bons élèves, nous suivons les indications qui nous font entrer dans le département du Gard.  Ce nouveau sentier (de merde, compte tenu de ce que nous avons déjà dans les jambes) nous fait grimper toujours plus haut sur des cailloux et des rochers tranchants, ne faisant que rallonger notre parcours tandis que mon épouse fait chutes de tension sur chutes de tension.

Il convient de faire une pause, et j’avise que nous allons frôler une petite départementale qui mène directement au camping, c’est notre dernière chance.  Pour la première fois en plus de deux cent bornes, nous quittons délibérément le balisage du GR de sorte à rejoindre la D260 qui descend en pente douce jusqu’au camping « Le Petit Baigneur » où nous prenons enfin notre casse-croûte.  Puis c’est devenu une routine : la lessive (en machine ici, quel luxe), la tente, la douche, le repos. Arnaud fini par arriver, tranquille Émile, et s’installe près de nous.  Motivé par mes petits garçons, je me lance avec eux dans le Gardon de Mialet pour quelques brasses au milieu des petits poissons.  C’est une zone protégée Natura 2000 dans laquelle s’ébattent des écrevisses, des loutres et des marmottes, et pour quelques minutes, les VW.

Article GR70 46
Gardon.
Gardon.

12 août 2022.

Il fait déjà torride au petit matin, tandis qu’Arnaud et Michael (un Breton croisé sur plusieurs étapes également) sont déjà partis.  Comme nous avons dévié du nouveau GR, l’ancien n’est plus entretenu et son marquage a même été effacé.  Après un bon km sur la départementale, je retrouve une trace qui nous mène à Saint-Jean du Gard.  La ville est aussi accueillant que sa boulangère, nous mettons cela sur le compte de la chaleur, et ne nous y éternisons pas.  L’étape du jour sera courte, nous faisons halte à Mialet, un peu à l’écart du Chemin de Stevenson vu que ce dernier s’est arrêté officiellement à Saint-Jean du Gard le 3 octobre 1878, mais cela nous rapproche d’Alès pour la dernière étape de liaison.  Nous retrouvons Michael, le Breton, qui nous apprend qu’Arnaud prévoit de remonter à Langogne pour refaire une partie du Chemin.  Peu nombreux sont les courageux randonneurs qui, comme les VW, débutent au au Puy-en-Velay pour le GR70, vu que RL Stevenson a commencé au Monastier Sur Gazeille, comme la majorité des randonneurs.  Je vous épargne l’éternel débat des puristes qui ne font que le Chemin de Stevenson, initié donc par l’auteur éponyme en septembre 1878, et les pragmatiques qui se calent sur le GR70 reprenant ce même parcours augmenté de deux étapes de liaisons logistiques : du Puy-en-Velay à Monastier Sur Gazeille et de Saint-Jean du Gard à Alès.

Article GR70 48
Article GR70 49
Article GR70 50

De toute façon, nous avons pu observer hier que la Fédération de Randonnée n’hésite pas à modifier le parcours originel, et vous l’aurez compris, nous ne sommes pas là pour une quête spirituelle en suivant les pas d’un écrivain que l’amour a désœuvré, ce qui est paradoxal compte tenu des best-sellers qu’il a publié ensuite.  Bref, nous voici passé Mialet, toujours le long du Gardon, mais il n’y a pas assez de fond pour faire quelques brasses.

13 août 2022.

Day off aujourd’hui, vu que nous sommes en avance (en fait, j’avais prévu deux jours de réserve, dont nous n’avons finalement pas eu besoin), mais ce n’est pas une raison pour ne rien glander.  Donc après une grasse matinée et des croissants, nous jouons à la pétanque.

Puis, histoire de bouger un peu, je pars en reconnaissance pour récupérer le GR de liaison vers Alès demain matin, à la fraîche si possible, et je pousse jusqu’au village avec les garçons.  Nous y visitons, avec le flegme inhérent à chaleur ambiante, le temple protestant à l’histoire chahutée.  Construit vers 1550 avec les restes d’une église, ce temple à structure octogonale fut détruit suite à la révocation de l’édit de Nantes (donc en 1685, il faut suivre), et ne fut reconstruit et même agrandit qu’après 1837.

Article GR70 51
Article GR70 52
Article GR70 53

De retour au camping, c’est Valentin qui part avec sa Maman, tremper les pieds dans l’eau pas tout à fait fraîche du Gardon.  Nous sommes un peu inquiets pour cette nuit et la dernière étape demain, car des orages violents sont annoncés, et très attendus d’ailleurs compte tenu de l’incroyable sécheresse qui sévit ici comme partout en Europe.

14 août 2022.

J’avais activité hier soir le plan « orage » : les sardines bien enfoncées, les toiles bien tendues, les sacs surélevés et des feuilles mortes comme zone tampon.  Il a bien plu, en effet, mais pas de quoi ruiner notre matériel, ni notre motivation.  Départ à 8h00, nous commençons, sous un ciel gris et menaçant, par une petite montée de mise en jambes : un bon petit 300m de D+ sur 3 km dans les cailloux pour rejoindre le GR 70, et nous sommes déjà en nage.

Mais là, cela se complique : le ciel passe de gris clair à gris foncé, les éclairs précèdent les coups de tonnerre et les grosses gouttes commencent à tomber.  Alors qu’il nous reste encore 16 km, nous accélérons la cadence, avec cette naïveté de croire que nous pouvons encore échapper à l’orage.

Article GR70 54
Article GR70 55

Bref, quelques instants plus tard, boum bada boum, mes grolles font flotch-flotch à chaque foulée, Alexis me demande le savon et mon épouse est transformée en Miss t-shirt mouillé.  Impossible de continuer sur les sentiers glissants ou transformés en ruisseaux dans ces conditions, et pas un abris n’est disponible à des kilomètres à la ronde.  Impossible aussi de nous guider avec mon smartphone, il ne reconnaît plus mon empreinte et l’écran est trop humide pour taper le code.  Mouillés pour mouillés, autant avancer, nous prenons une petite départementale qui se déverse dans une départementale moyenne.  À la faveur d’un porche, je mémorise l’itinéraire et nous tapons les 12 derniers km nous séparant d’Alès sur le bitume.  Entre-temps, l’orage s’est calmé, et nous commençons à sécher en marchant.  Arrivés dans un petit hôtel de zoning commercial, rien trouvé de mieux pour ce WE du 15 août, nous mettons tout à sécher et nous filons au fast-food du coin, rien de glorieux pour notre fin de randonnée, mais peu importe, la mission est accomplie.

Voilà, cela sent déjà la fin du voyage, la fin des nuits collés serrés, la fin des kilomètres qui s’enchaînent.  Comme je voudrais que ces moments ne s’arrêtent jamais.  Ensemble, une fois de plus, notre petite famille ordinaire aura vécu une aventure extraordinaire.  Oui, cela aurait été plus facile sans la canicule, oui cela aurait été plus facile sans toutes ces montées et ces descentes, oui cela aurait été plus facile dans de beaux gîtes luxueux et dans de bonne tables étoilées, mais rien ne sera jamais meilleur que ces paysages rudement gagnés, ces tambouilles partagées avec d’autres randonneurs et ces nuits entrecoupées, rien ne vaut la capacité de se satisfaire de la simplicité, telle que nous l’avons choisie, finalement.

C’est donc en slash, vu que nos chaussures sont trempées, que nous profitons d’une éclaircie pour visiter le Parc de la Tour Vieille, qui offre une belle plaine de jeux, une petite serre et des bancs ombragés, avant d’être rattrapé par un nouvel orage et de foncer se mettre à l’abri.  Chose promise, chose due, nous nous régalons d’une énorme pizza, cela change des pâtes au thon préparées sur la popote.  Puis, bonne nuit les petits, nos fringues sont quasi sèches.

Article GR70 56

15 août 2022.

Nuitée étonnamment bonne, nous visitons ce qu’Alès peut nous offrir en ce jour férié ensoleillé : la cathédrale Saint-Jean Baptiste, le temple protestant, le square Verdun, le fort Vauban et surtout, trois plaines de jeux.

Article GR70 57
Article GR70 58
Article GR70 59

Après une collation, nous sautons dans le train de 14h53, direction le Puy-en-Velay.  Les voies traversent des contrées qui nous sont désormais familières : La Bastide, Luc, Langogne, puis elles longent l’Allier, bien gorgée des récentes chutes de pluie.  De retour à l’accueil Saint-Georges, c’est déjà l’heure du repas, tout se passe bien, même la piquette, jusqu’au dérapage de Sœur Marie-Thérèse, qui me propose un peu de catin.

Article GR70 60
Article GR70 61

C’est évidemment l’occasion d’enrichir le vocabulaire de mes rejetons et d’expliquer à cette brave sœur d’origine asiatique l’importance du R dans la langue française.  Et donc oui, le gratin était excellent.   Nous retournons sur notre petite prairie qui domine la ville et montons la tente en en temps record, nous sommes rodés à l’usage.

Article GR70 62
Article GR70 63

Il fera froid cette nuit, mais peu importe.  Les matelas sont toujours aussi étroits, mais peu importe, vu que nous sommes à quatre, collés serrés, la tête remplie des souvenirs de nos exploits et l’envie déjà de remettre cela pour que ce clap de fin n’en soit pas un.